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Le camp des femmes

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Daniel Nadeau Par Daniel Nadeau
Mercredi le 11 mai 2022      

La fuite d'une ébauche de document de la Cour Suprême des États-Unis portant sur un éventuel jugement du droit à l'avortement et laissant présager un renversement du jugement Roe V. Wade a mis le feu à la poudrière politique américaine. Cela est aisément compréhensible. Ce qui est plus étrange c'est que cet événement dans le débat politique américain fasse tant de bruit chez nous au Canada. Nous sommes en pleine politicaillerie. Cette chronique se propose de vous dire pourquoi. Réflexions autour d'une parole politique inflationniste et démagogique.

L'avortement : quelques chiffres

Chez nous, la question de l'avortement est une question plus médicale que politique. Par exemple, au Québec, jamais le nombre d'avortements n'a été aussi peu élevé. Les dernières données indiquent qu'en 2021, 20 803 femmes ont choisi de mettre fin à leur grossesse, selon les données de la Régie de l'assurance maladie du Québec (RAMQ) que nous avons tirées d'un article du journal La Presse. C'est un peu plus de 2000 avortements de moins qu'en 2020, année où, déjà, une forte baisse avait été observée. Le nombre d'avortements au Québec a continué de chuter en 2021, atteignant un creux historique... sauf chez les femmes de 40 ans et plus. (La Presse, 5 mai 2022)

Ce qui devrait nous amener à nous dire que l'avortement ne constitue pas un sujet brûlant d'actualité. Cela mérite réflexion et doit dépasser l'horizon étroit de la petite politicaillerie à laquelle se livre notre classe politique sur ce sujet. Cela tombe sous le sens non ?

Pro-vie ou Pro-mort ?

Il faut commencer par surveiller le vocabulaire utilisé pour discuter de ce sujet. Opposer des pro-vie à des pro-mort ne mène à rien. En fait, je ne connais personne dans mon environnement immédiat qui est un apôtre de l'avortement ni qui se lève la nuit pour pleurer sur le sort de fœtus. L'avortement est, pour des pays comme le Canada du moins, une question médicale et pour certains opposants une question morale.

À mon sens, en parler convenablement nécessite que nous adaptions notre vocabulaire. Plutôt qu'opposer les pro-vie à des partisans de la mort, à des sortes d'assassins immoraux, il faut plutôt parler de celles et ceux qui prônent comme principe supérieur le libre choix des femmes à choisir ou non la maternité en fonction de leurs parcours de vie. Pour moi, c'est ce dont il est question fondamentalement, la volonté de reconnaître que les femmes ont parfaitement le droit de décider seule si elles veulent ou non devenir mères. Point à la ligne. Nul ne peut imposer à quelqu'un d'autre le poids d'une maternité non désirée. Et quand je dis nul, je pense surtout à nous les hommes. Comment pouvons-nous, comme le font certains députés du Parti conservateur du Canada, décider de la disposition du corps des femmes ? Qui sont-ils pour défendre de telles positions ? Chose certaine, si c'était les hommes qui portaient les enfants, il y a longtemps que ce sujet ne sera plus un débat. Le fond de cette croisade c'est le contrôle de l'utérus des femmes. Cela n'est pas nouveau cela date de la période du néolithique et fonde la discrimination systémique des femmes.

Pour ma part, je ne suis pas pour l'avortement, mais favorable de façon inconditionnelle au principe inaliénable du droit des femmes à disposer de leur corps. C'est une nuance importante. Personne ne peut imposer à une autre le poids d'une maternité non désirée. Fin du débat.

Alors pourquoi ce faux débat au Québec et au Canada ?

Ce qui est intrigant c'est de voir notre classe politique et nos médias s'emparer de cette question de politique américaine et d'en importer le débat chez nous alors que ce sujet n'est pas dans l'œil du public. On comprend l'intérêt du premier ministre Justin Trudeau d'en faire grand état parce qu'il souhaite donner une jambette à ses adversaires conservateurs qui comptent un contingent d'élus défavorables au droit à l'avortement et par le fait même du droit des femmes à disposer de leur corps. Cela est vrai et on pourrait s'en inquiéter si les conservateurs formaient le gouvernement et que ce contingent d'élus était assez puissant pour en faire une législation comme on peut le voir dans de nombreux états américains et à la Cour Suprême des États-Unis. Cela n'est pas le cas. Loin de là.

Aux dernières nouvelles, le gouvernement du Canada est contrôlé par le Parti libéral du Canada où l'on ne peut être candidat ou député si on est contre le droit à l'avortement. Ce gouvernement minoritaire est appuyé par le NPD qui est pour le droit à l'avortement. Alors pourquoi ce bruit inutile monsieur Trudeau ? SI vous voulez faire preuve de cohérence, vous devriez plutôt vous intéresser à l'accessibilité des services d'avortement offerts aux femmes dans l'ensemble du pays. Vous découvrirez alors que dans plusieurs provinces, autres que le Québec, les services d'avortement sont loin d'être accessibles aux femmes.

Ce qui est encore plus démagogique c'est que la cheffe du Parti libéral du Québec a cherché à faire des liens entre l'appui politique du premier ministre Legault aux conservateurs lors de la dernière élection fédérale et la position de son gouvernement sur l'avortement. Ce n'est pas de la mauvaise stratégie, c'est le désespoir qui s'est fait entendre. Vous êtes meilleure que cela, madame Anglade.

Non, il n'y a aucune raison pour que la fuite d'un document de la Cour Suprême américaine fasse débat chez nous.

Un dernier mot...

On peut débattre longtemps de la question de l'avortement. On peut évoquer le droit à la vie, le droit des femmes, l'égalité entre les hommes et les femmes, le caractère moral de la question et plusieurs aspects de cette question complexe. Pour ma part, je crois que personne n'est pour l'avortement. Moi en tout cas, je ne suis pas de ceux qui croient que l'avortement est un moyen de contraception. Pour moi, c'est une question médicale et surtout une question qui relève de la seule discrétion des femmes concernées. Cela ne signifie pas que ce n'est pas une question importante à traiter légèrement. Je réitère que l'avortement n'est pas un moyen de contraception.

Quoi qu'il en soit, comme l'a un jour écrit Margaret Sanger, une militante américaine qui a lutté pour la contraception et la liberté d'expression aux États-Unis au 19e siècle : « Aucune femme ne peut s'envisager libre avant de pouvoir choisir consciemment si elle sera ou non mère. » Depuis cette perspective, le droit à l'avortement peut s'interpréter comme nécessaire pour que les femmes obtiennent l'égalité avec les hommes, dont la liberté n'est pas autant restreinte lorsqu'il s'agit d'avoir des enfants. C'est le camp que je choisis. Le camp des femmes...


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