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  CHRONIQUEURS / Deux mots à vous dire

Balados et langue qui fourche

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François Fouquet - Deux mots à vous dire Par François Fouquet - Deux mots à vous dire
Lundi 7 juin 2021

Tout, dans la fibre même de notre quotidien, fait en sorte d'accélérer le processus. Le rythme. La simple perspective du temps qu'on perd (ou qu'on croit perdre) nous pousse à prendre plein de raccourcis pour sauver du temps.

Pourtant, plus on sauve du temps, et plus le temps se sauve.

Une introduction un peu longue pour affirmer ceci : j'aime les balados. Pas tous. Mais particulièrement ceux qui donnent du temps de conversation. Du temps de réflexion. Ceux dans lesquels tout n'est pas résolument concentré dans des capsules léchées de 60 secondes et moins.

Cette semaine, j'écoutais un balado animé Jay Du Temple. L'invité : Vincent Vallières. Je crois que ça dure plus de 2 heures! Une conversation dans laquelle l'animateur prend autant de place que l'invité, mais pourquoi pas? Après tout, c'est la formule qu'il propose, non?

En marchant au gré des rues du quartier, balado dans les oreilles, un constat s'est imposé. Les mots en anglais pullulent littéralement! Et ce n'est pas une critique contre Du Temple, loin de là.

C'est dans l'air du temps, malheureusement.

Et je me suis demandé si c'était une mode qui allait passer ou si quelque chose s'installait à résidence. La question qui suivait, dans ma tête, allait de soi : quand sait-on qu'on est en train d'échapper quelque chose? Je veux dire quelque chose de notre langue?

Quand l'émotion qu'en ressent, comme ça, en mode conversation, sort en anglais. La multiplication des « fuckin' » devient dérangeante! Plus rien n'est beau, n'est troublant, n'est magnifique. Non! Tout est « fucking nice », « fucking cool ». Le plus troublant, c'est que rien ne déboule ensuite. Il y a parfois quelques onomatopées, des silences et un sacre qui est là pour insister sur une émotion, mais le vide est là. « J'comprends tellement, man! Fuck, t'sais... Criss, c'est ça, man! »

On perd quelque chose quand on décrit en anglais ce qu'on ressent alors que le reste de notre vie est en français. Une photo de moi au chalet avec le texte : « It feels so good! »

Pourquoi c'est comme ça? « Parce que c'est fucking trendy! »

Ah, ben oui...

On perd quelque chose quand on se met à parler, au quotidien, le média social et le texto. Je veux dire quand on contracte les mots et qu'on ramasse tout en trois mots et en quelques émoticônes. Et l'anglais, pour ça, semble tout indiqué.

Dans ma vieille oreille (autant dénoncer mon statut!), ça sonne faux. Ça sonne faux quand une phrase comme « Honnêtement, quand c'est arrivé, j'ai trouvé ça tellement étrange! J'étais tellement déstabilisé! J'ai réagi, mais par pur réflexe! » devient juste : « Heille, man, c'était fucking weird, ch'tais comme, man, fuck, man... ».

Évolution de la langue?

C'est fou parce que ce ne sont pas que les îlots d'anglais dans les phrases en français qui sont en cause! Même Jay Du Temple, qui pourtant, a un large vocabulaire, n'arrive souvent pas à verbaliser le fond de sa pensée tellement ce qu'il ressent se heurte à quelques mots passe-partout.

Je sais que je suis un mon'oncle. Ça fait longtemps qu'on me la sert, celle-là. Un peu rétrograde, peut-être. Gossant avec la langue, à la limite. On m'a déjà fait remarquer qu'une langue change et qu'elle évolue.

Je sais! 

Mais je continue à trouver troublant le fait qu'alors que nous disposons d'une langue riche pour exprimer ce qu'on ressent, alors que nous sommes submergés de médias accessibles pour exprimer ce ressenti, on n'arrive plus à le dire qu'avec des « fucking », des « comme », des sacres et des émoticônes qui laissent place à toutes les interprétations.

« Heille, t'es comme fucking heavy, toé, man... »

 

Clin d'œil de la semaine

« Non mais, c'est comme fucking pas ça, là ! »

« Mais encore? »

« Fuck, man, criss, me semble c'est comme clair...! » (suivi d'un sourire un peu méprisant)



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