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CHRONIQUEURS / L'Agora
Daniel Nadeau Par Daniel Nadeau

Mardi, 28 octobre 2014

Se rappeler pour choisir…


« L’homme de l’avenir est celui qui aura la mémoire la plus longue » - Friedrich Nietzsche (1844-1900)

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Se souvenir de notre histoire est le meilleur moyen pour se donner un avenir. L'histoire agit sur notre devenir. L'historien français Charles Seignobos (1854-1942) a écrit que « l'homme instruit par l'histoire sait que la société peut être transformée par l'opinion et que l'opinion ne se modifiera pas toute seule et qu'un seul individu est impuissant à la changer.

Mais il sait que plusieurs hommes opérant ensemble dans le même sens peuvent modifier l'opinion. » (www.thucydide.com, Charles Seignobos) Se souvenir de la naissance de l'école publique au Québec et se rappeler tous les combats menés par nos ancêtres pour assurer l'autonomie des collectivités locales sur un pouvoir centralisé en matière d'école publique et d'accès à l'éducation est, me semble-t-il, un bon outil pour réfléchir à l'avenir des commissions scolaires. Dimanche prochain, la population est invitée aux urnes pour se choisir des commissaires d'école. Déjà, nous savons qu'il n'y aura pas foule dans les différents bureaux de scrutins. Le ministre de l'Éducation, Yves Bolduc, a fait de la participation populaire à ce scrutin un enjeu référendaire alors que les porte-parole de la CAQ ont annoncé qu'ils boycotteront cette élection scolaire parce qu'ils souhaitent l'abolition des commissions scolaires. Retour aux sources de notre histoire.

Les écoles de syndics

De 1814 à 1838, l'école publique est née au Québec avec pour toile de fond une forte opposition entre nations anglaise et française et un fort ressentiment contre les gens d'Église de qui la population se méfiait et ne voulait pas leur donner entièrement contrôle sur l'éducation de leurs enfants.

C'est à Jean-Pierre Proulx avec la collaboration de Christian Dessureault et de Paul Aubin que revient le mérite d'avoir décodé pour nous la genèse de l'école publique et de la démocratie scolaire au Québec. Dans un excellent ouvrage historique publié aux Presses de l'Université Laval (PUL), Jean-Pierre Proulx nous fait vivre les moments forts de ces débats politiques intenses qui ont secoué notre assemblée nationale au début du 19e siècle.

C'est en 1814 que l'Assemblée législative du Bas-Canada propose de confier aux communautés locales la responsabilité de la création et de la gestion des écoles publiques dans les campagnes. Pendant les quinze années qui vont suivre, il y aura une multitude de projets de loi qui seront proposés par la majorité canadienne-française, mais jamais adoptés par le conseil législatif contrôlé par les Britanniques, alors maîtres du pays.

La querelle pour le contrôle

Les litiges étaient nombreux. Le plus important était le refus de la majorité canadienne-française d'être sous l'égide de l'Institution royale. On souhaite aussi que les écoles soient sous le contrôle des démocraties locales par un comité de citoyens de cinq ou six personnes où bien sûr, le curé pourrait y jouer un rôle. La volonté des législateurs en chambre, l'élite éclairée de l'époque, n'est pourtant pas partagée par les populations locales qui élisent très souvent des curés comme syndics. En fait, l'opinion publique de l'époque souhaite que les écoles soient bien gérées et qu'elles soient efficaces. Malgré tout, ce sont des écoles publiques et laïques que le Bas-Canada aura jusqu'en 1836.

En 1836, en pleine crise des subsides, les élus Bas-Canadiens refusent de voter les budgets pour permettre de payer les nombreux salariés nommés par le Conseil exécutif au service de la couronne britannique. Le Conseil législatif profitera alors du contexte pour mettre fin au programme d'écoles de syndics. On évoque que le système est trop coûteux, que les parents ne paient pas assez et que les écoles de syndics ouvrent la porte au patronage. Les analystes et commentateurs de l'époque ne sont pas dupes et ils affirment tous que le vrai enjeu est le contrôle du système d'éducation même si la question des subsides est en le prétexte. Pas étonnant que « la mise à mort des écoles de syndics va soulever une vague de protestations et servir de combustible aux chaudes assemblées populaires de 1837. » (p.138) Pourquoi des écoles publiques au 19e siècle?

Le développement des écoles au Bas-Canada au 19e siècle s'inscrit dans un mouvement international en pleine mutation sur le plan éducatif. En fait, maints observateurs sont d'avis que le Bas-Canada doit, comme les autres régions du monde, compter sur une population instruite. Jean-Pierre Proulx nous le résume bien : « Du reste, peut-être, faut-il lire, à travers les nombreux articles de la presse locale sur les expériences étrangères, un message à l'intention à la fois de l'élite instruite et des décideurs politiques, message qui pourrait se résumer ainsi : il n'y a pas de raison à ce que le Bas-Canada soit en reste avec ce qui se passe à travers le monde en ce qui a trait à l'éducation. D'où probablement, l'importance que l'on accorde aux statistiques sur le nombre d'écoles primaires recensées à l'étranger et d'élèves qui les fréquentent. » (p.208) Cela se confirme d'ailleurs aussi par le combat entre libéraux et conservateurs sur la gestion de ces écoles. S'il est vrai que les libéraux veulent un moins grand contrôle de l'Église, ils ne s'opposent pas pour autant à la présence de curé comme syndics. Quant à eux, les conservateurs même s'ils souhaitent exercer le contrôle entier sur l'école, ils souhaitent plus que tout, la diffusion des connaissances parmi la masse de la population.

Libéraux et conservateurs s'entendent comme larrons en foire pour que les connaissances soient diffusées largement parmi la population, car ils sont conscients que la concurrence économique à laquelle doivent faire face les Bas-Canadiens : « Cela ressort très clairement des textes. Par ailleurs... il est manifeste que la concurrence économique à laquelle doivent faire face les Bas-Canadiens, en particulier en matière agricole, constitue un puissant moteur pour le développement de l'éducation. » (p.182) Voter le 2 novembre prochain?

Si l'école publique était importance au 19e siècle pour l'avenir économique du Bas-Canada, l'est-elle moins aujourd'hui dans le Québec du 21e siècle? Croyons-nous encore aujourd'hui à la présence forte des communautés locales dans les choix éducatifs des écoles de nos enfants? Sommes-nous d'avis que l'argent confié aux commissions scolaires par nos taxes est mal géré? Souhaitons-nous la disparition des commissions scolaires? Voulons-nous transformer nos écoles publiques? Souhaitons-nous abolir les écoles privées?

De nombreuses questions se posent à nous lorsque nous nous donnons la peine de réfléchir à l'avenir de nos écoles et de l'éducation de nos enfants. Une constatation s'impose, il est important d'aller voter le 2 novembre qu'importent les choix que nous préconisons pour la suite des choses, car cela est un geste qui s'inscrit dans la longue durée du combat démocratique de notre nation pour exister en Amérique du Nord. Aujourd'hui, plus que jamais il faut se rappeler pour choisir...

Lectures recommandées

Jean-Pierre Proulx en collaboration avec Christian Dessureault et Paul Aubin, La genèse de l'école publique et de la démocratie scolaire au Québec. Les écoles de syndics 1814-1838, Coll : « Cultures Québécoises », Québec, Presses de l'Université Laval, 2014, 504 p.


Estrie Marine dec 2019
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