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Daniel Nadeau Par Daniel Nadeau

Mercredi, 13 février 2019

Le caillou dans le soulier



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Photo L'encyclopédie canadienne

C'était prévisible. La rentrée parlementaire à Québec sonne le glas à la lune de miel du nouveau gouvernement Legault. L'importance des sujets à l'ordre du jour ne pouvait proposer d'autres alternatives. Réduire le fardeau fiscal, réparer le système de santé, redorer le blason de l'éducation, proclamer la laïcité du Québec en abordant l'épineuse question du port ostentatoire des signes religieux et recadrer la politique d'immigration sont des questions sérieuses. Des dossiers à la fois complexes, mais aussi porteurs de larges et déchirants débats.

La question de l'immigration est particulièrement délicate. Pour la mouvance nationaliste, le dossier de l'immigration a toujours une charge émotive depuis que l'on colporte l'idée du « référendum volé de 1995 ». Le Québec aurait été privé de son rêve par le vote massif d'immigrants nouvellement arrivés. Sans compter la déclaration malheureuse de Jacques Parizeau sur l'argent et des votes ethniques. L'immigration colporte aussi sa part d'émotions dans la foulée de l'afflux de réfugiés à nos frontières au sud du Québec et de tous les débats sur les accommodements raisonnables largement commentés et documentés dans le sillage de la Commission Bouchard-Taylor. Immigration et laïcité se mêlent inextricablement dans la tête de bien des Québécois. Pourtant, la question de l'immigration n'a rien à voir avec celle de la laïcité ou des signes religieux. Tentative de compréhension d'une question complexe.

L'immigration au Québec : quelques jalons d'histoire et des chiffres

Dans un dossier préparé en mai 2007 et révisé en décembre 2007 pour la Commission de consultation sur les pratiques d'accommodement reliées aux différences culturelles du gouvernement du Québec, par le professeur honoraire Victor Piché et l'agente de recherche Dominique Laroche, on peut dégager trois grandes périodes de l'histoire de l'immigration au Québec : « La première période couvre les 20 premières années du 20ième siècle (1900-1930) et est caractérisée à la fois par une forte immigration (avec les plus hauts taux d'immigration du siècle) et un solde migratoire international fortement négatif causé par l'exode vers les États-Unis. La deuxième période, qui va de 1930 à 1950, voir l'immigration quasiment s'arrêter (à cause entre autres de la dépression et de la guerre). Au cours de la troisième période (depuis 1950), on assiste à une reprise de l'immigration (avec des hauts et des bas) et pour la première fois les soldes migratoires internationaux sont positifs. Les données récentes (depuis 2000) indiquent que les niveaux d'immigration au Québec sont à la hausse. »

Depuis les années 2000, le portrait de l'immigration a fortement été modifié. On note ainsi une diminution de la catégorie famille au profit de l'économique et une légère baisse de la catégorie des réfugiés. Sur le plan de l'âge, les catégories des jeunes de 15 à 24 ans et celle des 55 ans et + est en forte baisse au profit des 25 à 44 ans. Sur le plan de la langue, le Québec voit les nouveaux arrivants parlant le français demeurés stables autour de 12 % alors que celles et ceux qui parlent anglais connaissent une baisse de 7 %, passant de 10 % à 3 %. Ce sont les allophones qui constituent le plus gros contingent de celles et ceux que nous accueillons soit autour de 80 % à 83 %. Autre changement notable sur le plan de la religion, les nouveaux arrivants sont dans une proportion moindre que la population québécoise chrétienne, 67 % de nouveaux arrivants sont chrétiens alors que la population native est chrétienne à 92 %. Outre ces 67 % de nouveaux arrivants chrétiens, 11 % de ceux-ci sont de confession musulmane alors que nous retrouvons des immigrants de confession juive et bouddhiste à la hauteur de 4 %. Enfin, il est intéressant de noter que sauf pour les catholiques, les protestants et les autres chrétiens, où dominent largement les natifs, les autres religions sont dominées par la population immigrante à plus de 70 %, c'est donc dire qu'il y a eu au Québec et au Canada une irruption relativement récente de nouvelles religions souvent méconnues des natifs soit les religions musulmane, bouddhiste, hindoue et sikhe. Pas étonnant que dans ces circonstances nous ayons eu à débattre d'accommodements raisonnables dans la recherche d'un nouvel équilibre de notre vivre-ensemble. (loc. cit.)

L'enjeu de l'immigration

Partout dans le monde occidental, la question de l'immigration est un enjeu majeur des discussions publiques et des débats politiques. Nous n'avons qu'à suivre les pérégrinations de notre voisin américain pour nous en convaincre. Néanmoins, si en Europe et, dans une moindre mesure aux États-Unis à cause de la frontière avec le Mexique qui ouvre le chemin aux pays d'Amérique du Sud, la question de l'immigration est beaucoup une affaire de réfugiés, chez nous c'est d'une autre immigration dont nous parlons. Une immigration choisie et économique. C'est dans ce contexte que le nouveau gouvernement Legault présente sa nouvelle politique sous le thème de « moins d'immigrants et en prendre soin ».

En soi, il faut reconnaître que la politique d'immigration au Québec n'est pas synonyme de grandes réussites. Le taux de chômage élevé pour les ressortissants du Maghreb, pourtant fortement scolarisé, en témoigne éloquemment. À vouloir recruter des francophones à tout prix pour protéger notre langue, nous ne répondons pas au besoin réel du marché du travail et cela donne des résultats mitigés quant aux enjeux de main-d'œuvre. De toute manière, la pénurie de la main-d'œuvre, due au déclin démographique du Québec et au vieillissement de sa population, ne peut trouver de solutions uniquement par l'immigration. Il faudra aussi automatiser les procédés de production de nos PME tout en ayant de plus en plus recours à l'intelligence artificielle pour remplacer des travailleuses et des travailleurs.

L'idée de revoir notre politique d'immigration à l'aulne de nos besoins en matière de main-d'œuvre et chercher à convaincre les gens que l'on accueille qu'il y a aussi une vie bonne dans les régions n'est pas mauvaise en soi. Il faudrait néanmoins s'interroger sur les motifs qui expliquent que les Québécoises et les Québécois déjà présents fuient les régions pour les grandes zones urbaines. Il y a peut-être là un début de réponse pour un gouvernement qui veut soutenir le développement des régions du Québec.

Là où le bât blesse

Au fond, ce n'est pas l'intention du gouvernement Legault qui est mauvaise. Revoir notre politique d'immigration est une nécessité. Encore plus pour une société distincte comme la nôtre qui doit survivre dans une mer anglophone et hispanique sur son continent. Ce qui vient mettre de la friture sur la ligne c'est le discours et le ton employé par le gouvernement pour discuter de cette question. Autant les propos de l'ancien premier ministre Couillard sur « le souffle sur les braises de l'intolérance » étaient à bannir, autant le flirt des caquistes avec les peurs légitimes de certains de nos compatriotes dans un mode de populiste est un discours mal avisé. L'immigration est une question comme une autre. Un dossier à caractère économique qui est une réponse partielle à nos problèmes de pénurie de main-d'œuvre et aussi une façon d'enrichir notre société de sang neuf. L'immigration n'est pas un problème, mais une solution. En parler avec un ton juste évitera au gouvernement Legault que cela devienne un caillou dans le soulier ...


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