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CHRONIQUEURS / L'Agora
Daniel Nadeau Par Daniel Nadeau

Mercredi, 18 juin 2014

Le mur de nos illusions



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La classe politique a pris congé de nous. Tant mieux diront certains. Elle nous a donné rendez-vous à l'automne sur fond hollywoodien d'un mauvais film de série B qui pourrait s'intituler Mensonges et évasions.

Ce fait divers concernant l'évasion de trois dangereux criminels, bien qu'important, ne devrait pourtant pas masquer l'essentiel. L'essentiel est l'invitation lancée par le nouveau gouvernement Couillard à tous les Québécois à revoir le modèle québécois.

Philippe Couillard a déclaré, à la sortie d'une conférence donnée à Montréal : « Des politiques sociales à crédit, au-delà de nos moyens réels, n'ont que l'apparence du progressisme. » Son gouvernement nous invite à un examen de conscience quant aux services que nous obtenons et les moyens que nous avons de nous les payer. Voyage au cœur de la réinvention du modèle québécois...

Le constat est-il juste?

La question que nous devons poser est la suivante : le nouveau gouvernement exagère-t-il? D'autres questions aussi méritent réflexion : le constat d'un déséquilibre profond entre les services que nous nous sommes donnés et ce que nous avons les moyens de nous payer est-il une nouvelle facette d'une politique néo-libérale destinée à enrichir les amis du Parti libéral du Québec au détriment de la classe moyenne? Avons-nous encore les moyens de nos ambitions? Sommes-nous prêts à prendre le taureau par les cornes pour remettre le Québec sur la voie de la prospérité et de la justice? Le gouvernement (ou tout gouvernement) a-t-il la crédibilité et la légitimité nécessaire pour opérer des transformations aussi profondes de nos habitudes et de nos modes de vie?

Je n'ai pas de réponses qui feront l'unanimité à toutes ces questions qui sont au fond l'éléphant dans la pièce. Une seule certitude cependant le constat de l'existence d'un déficit structurel au Québec et d'un niveau de dépenses trop élevés par rapport à notre richesse collective est indiscutable.

En 2014, un groupe d'intellectuels issus des sciences de l'administration, des sciences économiques, des sciences politiques et de sciences humaines a publié aux Presses de l'Université du Québec sous la direction du professeur titulaire de marketing et de management de l'École nationale d'administration publique du Québec, Robert Bernier, un recueil d'articles savants intitulé : Les défis québécois. Conjoncture et transitions. Le constat est sans appel : nous devons changer et revoir le sacro-saint modèle québécois. Ces auteurs et le gouvernement Couillard disent la même chose. Serons-nous capables de les entendre? J'en doute, mais au moins nous savons en quoi nous en tenir si nous désirons entendre.

Faut-il revoir le modèle québécois?

Lisons le diagnostic posé par le professeur Bernier : « Le Québec, à l'image de la société occidentale postindustrialisée, vit une crise structurelle dont la sortie passe par un changement d'attitude à l'égard de nos façons de faire. Il faut chercher à rompre certains automatismes qui nous ont placés dans une situation inextricable sur les plans administratif, économique, écologique, gouvernemental, fiscal et social. Il faut sortir du piège de la division politique afin de développer une solidarité fonctionnelle qui va nous permettre de surmonter les défis auxquels nous sommes confrontés dans un Québec en inertie. » (p. 521)

Sur quoi se base le professeur Bernier pour faire une telle affirmation? Plusieurs faits troublants. Citons en quelques-uns tels : le gouvernement du Québec offre plus de services à ses citoyens que ceux offerts par les autres provinces canadiennes; les Québécois à plus de 95 % trouvent qu'ils paient trop d'impôts; le Québec lève plus d'impôts sur les entreprises et le patrimoine que la moyenne des pays de l'OCDE, mais en même temps, le Québec taxe moins la consommation; notre régime fiscal décourage le travail et l'investissement; le vieillissement de la population aura des impacts tant sur notre capacité de produire de la richesse que des coûts des services sociaux et de santé; la dette québécoise est abyssale. Sur le plan de la productivité, l'indice québécois, mesuré par le PIB par heure travaillée, est plus faible que celle des pays scandinaves que nous utilisons souvent comme modèle; l'innovation n'est pas assez encouragée par nos investissements et nous n'investissons pas suffisamment en éducation et dans nos universités alors que nous n'avons pas les moyens de payer pour remettre toutes nos infrastructures en état.

Ce n'est pas tout. Nous vivons cela avec pour trame de fond une crise de confiance sans précédent envers nos institutions et où le sens de l'éthique minimal semble absent de notre vie collective. Prenons à témoin l'avidité des firmes privées qui n'ont pas su se montrer à la hauteur de la confiance que nous avions mise en elles. La commission Charbonneau nous en a fait l'illustration avec le PPP du centre hospitalier universitaire McGill. La coupe est pleine!

Luc Godbout et Lucienne Robillard à la rescousse

Je crois que le seul choix qui s'offre à nous est de s'attaquer résolument avec vigueur, énergie et solidarité à ces vrais problèmes pour redonner au Québec toute sa marge de liberté pour l'avenir. Néanmoins, cet exercice ne sera pas facile. Comme le disait le premier ministre Couillard, « la traversée qui nous attend sera rude ». Je veux bien que l'on convie tous les Québécois à ce rendez-vous avec la réalité. Pour espérer le succès, je crois qu'il est essentiel que le gouvernement Couillard aborde lui aussi la question avec des idées neuves et qu'il s'assure de la contribution des Québécois pour identifier les pistes de solutions.

De prime abord, il apparaît comme une très bonne idée de mettre cet exercice en branle avec l'apport de deux commissions. L'une sur la fiscalité présidée par l'un des auteurs du recueil d'articles évoqué ici, Luc Godbout et l'autre sur la révision des programmes par l'ex-ministre libérale, tant sous Chrétien à Ottawa que Bourassa à Québec, Lucienne Robillard. Il faut cependant que cela se fasse autrement que par de savants experts qui proposent les solutions au peuple qui y consentira. Il faut mettre à contribution la population. Celles et ceux qui paient. Si le gouvernement Couillard veut vraiment obtenir l'acceptabilité sociale pour ces transformations majeures du modèle québécois à venir, il ne peut faire l'économie d'un vaste débat public, d'une conversation large et ouverte à laquelle nous serions tous conviés. C'est seul un grand exercice de mobilisation de toutes les forces vives du Québec autour de la réinvention du modèle québécois qui pourra nous permettre de briser collectivement le mur de nos illusions...

Lectures suggérées :

Robert Bernier, dir., Les défis québécois. Conjonctures et transitions, Québec, Presses de l'Université du Québec, 2014, 543 p.


Genevieve Hébert, députée de Saint-Francois
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