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Digression qui fait du bien

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Nelson Dumais Par Nelson Dumais
Jeudi 1 décembre 2011

L'actualité - encore elle - m'oblige ce matin à faire relâche de la techno et à vous raconter une histoire pas trop jojo. Voici.


Il était une fois un gamin plutôt solitaire, parfois perdu dans sa tête et pas toujours respectueux des consignes, c'est-à-dire moi, qui, en sept ans d'élémentaire avait dû changer d'école à sept reprises (dont une fois pour des raisons de ... peur). J'étais toujours une sorte de nouvel arrivant, une bibitte à « tester pour voir ».

Je vous précise qu'à cette époque, on battait les enfants pour des mièvreries. C'était normal et il était exclu d'en parler à la maison. Ainsi, le Père Poirier, un eudiste vicelard qui sévissait comme préfet de discipline à Saint-Jean-Eudes (collège privé de Limoilou où j'étais en préclassique, c'-à-d. en 7e année), me donna mes premières vraies volées. Jusque-là, je n'avais eu droit qu'à des amuse-gueules sporadiques (« vient icitte mon tit niaiseux », paf paf ! Quelle idée avais-je eue, aussi de lire ou de dessiner en cachette ...)

 

Avec le gros Poirier, les corrections physiques, un rituel parfois hebdomadaire (du moins dans mon cas), relevaient quasiment du sublime. Mais le plus dommageable, c'est qu'après chacune de mes visites dans le bureau de ce salopard, les élèves de mon niveau le savaient et venaient terminer l'œuvre dans la cour de récréation : accrochages, coups fourrés, cailloux, etc. Tant et si bien que j'étais devenu un « cave », un « à part des autres », un sans ami.

Quand ma mère finit par l'apprendre, elle fit un esclandre aussi mémorable qu'inutile chez le bon eudiste et me ramena à la maison. Le lundi suivant, je continuais mon année à l'école de la paroisse. Les bêtes coups de strappe mensuels remplacèrent la fureur morbide du gros préfet.

Pourtant, le mal était fait. À partir de la 5e année, des enseignants en soutane (frères du Sacré-Cœur, prêtres séculiers et pères Eudistes) m'avaient unanimement convaincu que j'étais « nul sur toute la ligne ». Tant et si bien que je fis tout en mon pouvoir pour leur donner raison. Les deux années scolaires qui suivirent, deux tentatives désastreuses pour commencer un « cours classique », en furent la preuve. Un instant mon père songea à m'envoyer en débosselage ou en ferblanterie tant il était devenu évident que je n'avais pas ce qu'il fallait pour « faire des études ». C'est à ce moment que tout se gâta.

À 14 ans, je me retrouvai en 9e année (Sec II) au Saint-Patrick High School (photo ci-contre), une école publique anglophone de Québec. Comme mon accent français était remarquable, comme il m'arrivait encore d'être dans la lune, comme c'était ma mère qui me cousait (trop souvent) mes vêtements, j'ai rapidement été pointé comme « cave ». Cela attira l'attention du brave Brother Vincent, un frère des Écoles Chrétiennes qui entreprit de me battre devant tout le monde pour des raisons variées et pas toujours de sa juridiction. Encore aujourd'hui, j'en ai gardé une séquelle à l'oreille gauche. Grâce à cet ecclésiastique, notamment, j'ai revécu pendant deux ans mon lot de Saint-Jean-Eudes. Mais cette fois, en plus d'être « niais », j'étais un « frog ».

En quoi est-ce que tout c'est gâté ? Suivez-moi bien. À 15 ans et demi, avec la complicité de mon père, un militaire décoré qui connaissait le recruteur, je me suis enrôlé dans l'armée de réserve avec Les Voltigeurs de Québec (photo plus loin). J'y ai découvert des gens qui « ne savaient pas » que j'étais « nul ». Alors j'ai fait en sorte de devenir ce qu'il me fallait devenir pour ne pas paraître être celui que j'étais. J'ai appris à faire ce qu'il fallait pour être du côté de ceux qui font peur et non de ceux qui ont peur. Comme je mesurais déjà six pieds, ce fut assez facile. Pour tout dire, cinq ans plus tard, j'étais devenu sergent. Imaginez un sergent très mal embouché et plutôt épeurant, un redoutable imbécile qui n'a certainement pas laissé de bons souvenirs à la suite de son passage de six ans aux Voltigeurs.

Pendant ce temps-là, ma « vraie » vie continuait à St-Pat's avec la haine de Brother Vincent, le quasi-sadisme de Brother Dennis, un virtuose de la canne pointeuse, les gifles du Weasel, le frère directeur dont je ne me rappelle que le surnom, sans oublier le mépris de mes camarades de classe. Forcément, j'étais cité régulièrement comme cancre, pointé du doigt comme « cave » et habillé comme la « chienne à Jacques ». Il était devenu normal de ne pas me céder le passage dans les corridors ou les escaliers, de ne pas répondre à mes rares questions, etc. Je vous fais grâce du vandalisme dont on m'a évidemment fait goûter l'essence.

Comme si ce n'était déjà pas assez compliqué de gérer deux Nelson (la victime du milieu scolaire et le salaud de l'Armée de réserve), je devins, de plus en plus, un petit bum de Limoilou qui, pour faire oublier son lourd passé de « niaiseux », entreprit de jouer les durs à cuire (pour parler en euphémisme). Soit dit en passant, quand personne ne pouvait me prendre en flagrant délit, je dessinais, je lisais, j'écrivais (quasiment au son), j'écoutais de l'opéra et je grattais des instruments de musique.

Tout cela péta finalement en 11e année (Sec IV). Le militaire de réserve s'associa au petit bum et liquida le foqué de St-Pat's. Quelques grossièretés plus tard, j'allai finir mon année à Jean-de-Brébeuf, une école secondaire francophone voisinant St-Jean-Eudes. Là, un imbécile, frère du Sacré-Cœur par surcroît, eut le tort de me gifler sans que je ne voie venir le coup. Il paya pour toutes les autres brutes en soutane et je fus exclu de la Commission des écoles catholiques de Québec. D'où ma 12e année (Sec V) complètement ratée dans une école privée à réputation peu enviable. C'est connu, on en a toujours pour son argent.

Il ne me restait alors qu'une option : signer comme soldat dans l'armée régulière, milieu qui semblait me convenir parfaitement et qui pourrait m'éviter de poursuivre le chemin tracé jusqu'en prison. Heureusement, le côté inavouable en moi, celui des livres et de la musique, prit le dessus et, zou!, je recommençai mes études, cette fois loin de Québec.

Il me fallut quand même un bon quatre ans avant que j'accepte d'apparaître au grand jour comme étant une sorte d'intello (« mais si tu ris de moé, mon tabarnac, j'te casse la yeule »). Dix ans plus tard, j'avais obtenu trois diplômes universitaires et j'étais devenu prof de cégep « permanentisé ». Bref, je m'en étais sorti.

 

En résumé, disons que pour gommer à leur façon malhabile ma soi-disant marginalité, des intervenants scolaires ont ouvert la porte bien grande à ce qu'on qualifie aujourd'hui d'intimidation ou de cyberintimidation grâce au progrès techno. Ce qui explique qu'entre ma 5e et ma 11e année, j'ai vécu des moments plutôt pénibles; les bons souvenirs y sont rares. Pour survivre, j'ai habité l'autre côté de la force et j'ai dû poser des gestes envers lesquels j'éprouve encore des regrets aujourd'hui.

Mais je ne me suis pas suicidé. Sauf qu'à chaque fois que je lis une histoire d'ado qui l'a fait pour des raisons d'intimidation et de cyberintimidation, je pleure.

D'où ma digression de ce matin.

Excusez-la ! Demain, je reviens à la techno. Promis.


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