Par Jacques Robert, 1977
En 1977, un sac sur le dos, j'ai visité le Népal, l'Inde et le Sri Lanka, avec une petite pointe au Pakistan et en Arfganistan. En Arfganistan, parce que je voulais absolument voir la passe de Kyber. En tout, un voyage de trois mois.
Pour commencer, une semaine au Népal. Le clou de cette visite, trois jours de trekking à travers ce merveilleux pays. Lorsque l'on se retrouve dans les petits sentiers rocailleux serpentant à travers les hautes vallées népalaises et qu'il faut lever la tête, à la vertical, pour apercevoir la cime enneigée des montagnes qui nous entourent, les plus belles du monde, on se croirait aux portes du ciel. Et lorsque j'ai quitté ce fabuleux pays pour la ville de Calcutta, la métropole de l'Inde, j'ai, pour tout dire, quitté le paradis pour me retrouver en enfer. Oui, Calcutta c'est l'enfer. C'est la capitale de l'horreur, l'antichambre de la mort. Calcutta, c'est le lieu du monde où sont rassemblées toutes les damnations de l'existence . Mais c'est aussi là que j'ai rencontré une sainte, une Sainte Vivante: Mère Teresa, la Petite Soeur des Pauvres, celle qui a été reçue et admirée par tous les grands de ce monde.
Je connaissais Mère Teresa comme tout le monde, par les journaux, les documents télévisés, mais jamais je n'avais pensé qu'un jour je la rencontrerais et qu'elle me parlerait comme à un ami très proche. Elle, la future Nobel de la paix .
Ce fut une rencontre non planifiée. C'était le 25 octobre 1977. Il faisait 45°C à l'ombre et l'air était saturé d'humidité. J'errais tranquillement dans les rues de Calcutta, pas très loin du temple "Jain" (photo ci-contre), un temple dans lequel des prêtres nourrissent et adorent des milliers de rats. De temps en temps, je feuilletais mon carnet de voyage et à la rubrique "Calcutta", je tombai sur l'adresse de la Maison Mère des Missionnaires de la Charité. Je suis à deux pas de l'adresse indiquée. Je décide donc d'aller y jeter un coup d'œil. Juste pour voir. Arrivé à l'endroit où devait s'élever un couvent, je me retrouve devant un grand mur de pierre longeant la rue sur une bonne centaine de pieds. C'est tout ce que l'on peut voire de la rue. Ce mur est percé d'une porte unique, peinte en bleu. Au milieu de cette porte, le numéro 40. C'est bien ici ! La tentation est forte. Je frappe trois petits coups. Je n'ai rien à perdre ! Quelques minutes d'attente, puis la porte s'ouvre. Une sœur vêtue d'un sari blanc et bleu se présente à moi.

- Comment puis-je vous aider, monsieur ?
- J'aimerais voir Mère Teresa !
- Veuillez me suivre, monsieur, dit la religieuse indienne dans un anglais châtié.
Nous nous retrouvons dans un grand jardin plein de verdure, plein de fraîcheur. Le couvent est là, devant moi. Comme dans un rêve, je me laisse entraîner dans une salle modestement meublée où les parquets luisent comme de la porcelaine. Une petite salle d'environ 25 pieds sur 15. Les murs sont peints en bleu pâle. Sur l'un d'eux, la photo du Pape Paul VI. Sur un autre, un crucifix. Au milieu de la place, trône une grande table en bois de "centale" entourée de quelques chaises droites.
- Attendez ici s'il vous plait.
Je suis là, le cœur battant, croyant voir surgir n'importe qui autre que la Mère. Après quelques minutes d'attente, peut-être cinq, tout au plus, c'est Mère Teresa en personne qui m'apparaît. Elle est toute petite, courbée en deux. Elle est vieille, le visage parcheminé. Mais quelle présence! Je suis paralysé, consterné, gêné. Elle s'approche de moi, souriante. Elle me prend les mains, elle les embrasse. Elle m'offre une chaise et s'assoie près de moi, à ma gauche, tout en me tenant les mains. Et nous parlons.
Pendant une trentaine de minutes nous parlons de tout, de rien. En toute simplicité. Elle me questionne sur mes origines, mon travail, mon pays, ce que je fais en Inde. Nous parlons de ses œuvres, de la misère dans le monde. Je lui parle de mon voyage, des horreurs que je côtoie depuis deux jours dans cette ville repoussante. Rien ne la surprend, rien ne la révolte... Tout est volonté divine. « La vraie misère, vous la trouverez dans les rues de New York. Pas ici ! », me dit-elle. Je ne comprends pas, mais je la crois sur parole.

Puis nous avons passé aux choses sérieuses. Elle m'a fait visiter sa pouponnière. Pleine de bébés bruns, bien gras. Surtout des filles. Des bébés que ses soeurs avaient ramassés dans les égouts de la ville, ou sur des tas d'ordures pourrissantes, presque sans vie. La plupart avaient un ou deux bras, une ou deux jambes en moins. D'autres semblaient au complet. « Ce sont mes futures sœurs » me dit-elle, « Ce sont-elles qui poursuivront mon œuvre ». Puis, contre toutes attentes, elle me propose de participer un peu à son ministère. « Présentez vous ici, demain matin avant quatre heures, vous aurez une meilleur idée du travail que nous accomplissons ici ».
Le lendemain, accompagné de deux petites sœurs, nous avons parcouru, en camionnette, les rues du vieux Calcutta à la recherche de mourants.
Pour bien connaître Calcutta, cette ville infâme pour laquelle Mère Teresa a consacré sa vie, croyez-moi, il faut la voir le matin, avant le levé du soleil. Parcourir ses trottoirs jonchés de squelettes vivants, enroulés dans leurs loques blanches qui ressemblent déjà à des suaires. Ils sont allongés côte à côte, dans cette position rigide de l'Indien qui dort. Ils sont des milliers, des femmes, des enfants et des hommes sans visage. Ils ont passé la nuit là, la rue étant leur unique demeure. De temps à autres, une vache, un chien, des rats s'intercalent entre eux. Ils sont les seuls êtres à donner quelques signes de vie.

Il faut voire les ouvriers municipaux arpenter ces trottoirs et pousser du pied, souvent brutalement, chacune de ces formes fantomatiques pour connaître leur état. Vivant ou mort? S'il bouge, on passe à un autre. S'il ne bouge pas, on le jette sans ménagement dans un camion qui le conduira à un site d'incinération municipal (voir photo ci-contre) où leur corps sera brûlé. Mais pas leur esprit qui se réincarnera dans une autre forme de vie.
La plupart s'éveillent peu à peu, font leur toilette dans les trous d'eau sales qui ne manquent pas, ou dans les égouts qui débordent, ou tout simplement dans un caniveau, près d'une vache qui s'y est affalé. Puis ils partent à la recherche de leur pitance qu'ils trouveront, le plus souvent, dans des tas d'immondices. C'est là qu'ils trouveront un morceau de charogne qu'ils devront disputer à des chiens, à des vaches décharnés ou à des rats bien gras (voire la photo ci-contre).
Ceux qui tardent à se lever, auront une chance sur mille d'être recueillis par les missionnaires de la charité qui les conduiront, selon leur état, à l'un de leurs hôpitaux ou à la "Maison des mourants". Elles font ce qu'elles peuvent ces bonnes soeurs. Elles s'occupent des plus mal en point. Peut être demain. Peut être que demain ce sera trop tard.

Ce matin là, nous avons amené trois moribonds à la Maison des mourants. Il y avait déjà là plusieurs cadavres vivants, couchés sur des grabats, tourmentés par d'indicibles convulsions. Tous agonisants. À ceux-ci, venait s'ajouter nos trois rescapés. C'est ici, selon Mère Teresa, qu'ils mourront dans la dignité, assistés par quelques sœurs habillées de bleu et de blanc.
La Maison des mourants, c'est en réalité une espèce de hangar, situé au rez de chaussé d'un édifice quelconque, près d'un temple indou très important, au beau milieu de Calcutta. C'est devant cette maison, qu'un beau jour, un grand prêtre indou, son ennemi le plus acharné, se jeta à ses pieds pour lui crier: « Vous êtes une Sainte Vivante! ».
C'est ici que s'arrête mon ministère. Mes deux compagnes retourneront dans la rue à la recherche d'autres victimes humaines.
Jamais je n'oublierai ces quelques heures passées avec les petites Sœurs de la Charité. Jamais je n'avais ressenti la terrible impression d'être personnellement atteint dans ma dignité humaine. Jamais je n'avais ressenti cette douloureuse impression d'impuissance devant tant de misères.
Jamais je n'oublierai les quelques moments passés avec Mère Teresa.
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Note. Un jour, de retour à Montréal, je reçois un appel téléphonique d'un jeune homme qui rêvait depuis toujours d'aller travailler au ministère de Mère Térésa. Il voulait savoir comment j'avais pu rencontrer la mère. Je lui expliquai que ma rencontre avec elle était tout à fait fortuite, que cette rencontre était non planifiée. Que j'avais simplement frappé à sa porte et qu'elle m'avait répondu. Je lui avais recommandé de ne pas dévoiler ses intentions.
Il s'est rendu en Inde. Mais lorsqu'il fut interrogé par les douaniers de l'aéroport, sur le but de sa visite, il leur répondit qu'il avait l'intention de travailler aux œuvres de Mère Térésa. Il fut immédiatement expulsé hors du pays.
J.R.
N.B. Les quatre photos sont de moi.